Interview with Buju Banton
Deux ans après la sortie de "Unchained Spirit", le septième album de Buju Banton s'annonce déjà comme un grand cru. A peine âgé de 30 ans, mais déjà fort de 15 ans de carrière, ce chanteur et toasteur au timbre grave n'a plus rien à prouver aux amateurs de reggae et de ragga du monde entier. Ce qui ne l'empêche pas de faire le grand écart entre roots et ragga hip-hop pour satisfaire le plus grand nombre sur son nouvel opus... Buju Speaking!
On te connaît sous plusieurs noms...
Mark Myrie est le nom que m'a donné Babylone. Mon autre nom de scène est Buju Banton, le mot Buju vient du dialecte Maroon, il désigne le fruit de l'arbre à pain et c'est comme ça que m'appelait ma maman qui descend des Maroons (NDLR : nom donné aux esclaves rebelles en Jamaïque) car j'étais un gros bébé ! Mon héritage Maroon fait de moi un rebelle naturel. Le Banton me vient de Burro Banton, son style de toast m'a inspiré et m'a donné envie d'être un toasteur à mon tour... Wayne Wonder et Frankie Sly m'ont surnommé Gargamel à nos débuts car ils trouvaient que j'essayais d'attraper les femmes comme des schtroumfs (rires)... Depuis ce nom représente mon côté dancehall et c'est également celui de mon propre label...
Depuis combien de temps es tu indépendant ?
J'ai d'abord eu un label appelé CB321 en 1995 avec un associé que j'ai quitté depuis pour créer les labels Gargamel et Natty Dread où je contrôle totalement la production. Je suis content d'avoir mon propre studio, Aksum Studio, car j'y suis libre de mon temps et de mon travail... Quelques titres du nouvel album on d'ailleurs été enregistrés là-bas : "Ladadeda", "Get it on", "Up yeah Mighty Race", "Stand up" et "Friends for Life", j'y enregistre également beaucoup d'artistes pour mes séries comme Anthony John, Spectacular, Jah Cure, Pinchers ou Terry Ganzie. Mais ça ne m'empêche pas de travailler avec d'autres labels...
Parle nous du nouvel album...
Cet album n'est pas la suite de "Unchained Spirit" mais bien le niveau au dessus ! J'ai essayé d'apporter encore plus de diversité dans les styles pour que chacun puisse y trouver son compte de bon son. C'est Donovan Germain qui produit l'album, mais en plus j'ai réuni des productions de différents labels tels que Jammy's, Jam 2 ou Troy Rami de Black Shadows pour ne citer qu'eux. Tous ces gens sont des vrais amis sur qui je peux compter même quand les choses vont mal. Je partage une véritable amitié avec Wayne Wonder, qui figure d'ailleurs sur mon nouvel album avec le morceau "Get it on". Wayne et moi avions l'habitude de partager le micro en sound-system il y a 14 ans de cela, à cette époque il était même bien plus populaire que moi en Jamaïque...Je me souviens que dans une période de ma vie où tout n'allait pas pour le mieux, j'ai enregistré le soir de l'anniversaire de Germain deux combinaisons avec Wayne Wonder qui m'ont redonné confiance en cette musique... Wayne est comme un frère pour moi, lui et Donovan Germain sont mes amis pour la vie ! C'est d'ailleurs de là que vient le titre de l'album "Friends for Life" qui est aussi celui d'une des chansons...
Tu as inclus un enregistrement de la voix de Marcus Garvey en interlude...
Oui, j'aime particulièrement ce passage qui est un appel à plus d'unité dans la communauté africaine, il est extrait d'enregistrements d'archives que la communauté rasta conserve précieusement et il n'est pas aisé pour tous d'y avoir accès. Marcus Mosiah Garvey est un des héros nationaux Jamaïcain et il y a encore beaucoup de Garveyites à travers le monde qui étudient et perpétuent son enseignement. Je pense qu'il est important de donner une plus large exposition à son œuvre pour que ce savoir ne soit pas perdu, c'est ma manière personnelle d'y contribuer...
C'est pour ça qu'il y a même du ska sur l'album avec "Feeling Groovy"...
Right (rires)... Ce morceau reprend un instrumental de Don Drummond sur lequel je n'ai jamais entendu de paroles, on le passait à la radio le matin quand j'étais petit... Donovan Germain m'a proposé de faire un essai dessus pour voir ce que ça pouvait donner et ça m'a tout de suite plu, j'étais le premier surpris car c'est un classique jamaïcain... Je pense qu'il est important de rester ancré dans l'histoire pour pouvoir faire apprécier aux nouvelles générations les enseignements du passé de notre musique, je fais perdurer l'esprit du Ska à travers cette chanson. D'autres chansons font perdurer l'esprit de Marley et ma musique fait le lien entre les différents genres jamaïcains. De fait, j'ai compris beaucoup de chose à la mort de mon ami Panhead (NDLR : chanteur assassiné en 1992), j'ai alors décidé de suivre la voie rasta dans cette vie...J'ai vu que le dancehall allait à la dérive et qu'il fallait élever notre musique spirituellement. Depuis, j'évite aussi de rentrer dans les clashs, je sors peu de 45 tours car je préféré faire dans la qualité plutôt que dans la quantité. Tu ne me verra pas sur toutes séries qui sortent, je pense que tu ne peux donner ton maximum à chaque fois... Je fais des morceaux positifs qui te font plaisir à chanter et à écouter. J'ai été le premier à remettre les backing band live en valeur, j'ai réintroduit les harmonies dans mes shows et depuis mes débuts j'ai toujours essayé d'élever le niveau spirituel de ma musique... Je suis encore en formation et j'ai beaucoup à apprendre, je ne me suis jamais pris pour un prêtre ou un prophète, je suis juste moi même et je n'accepterai pas de chanter des choses qui ne me semblent pas correctes... C'est pour ça que je chante contre les armes dans ma chanson "Mr Nine" car c'est un grave problème en Jamaïque et dans le monde...
Tu as choisi de reprendre la chanson "Mama Africa de Peter Tosh"...
Yes, c'est un hommage à la chanson de Peter Tosh. Cet artiste m'a beaucoup inspiré au cours de ma carrière et j'aime particulièrement ce morceau. C'était un artiste très incompris, tout comme moi., on le pensait arrogant ou rebelle et certains de ces morceaux ont fait l'objet de polémiques car sortis de leur contexte... C'est ce qui m'est arrivé quand j'avais dix-neuf ans, j'ai fait la chanson "Boom Bye Bye" car certaines choses me révoltaient profondément, malheureusement ce texte est arrivé aux oreilles du lobby gay qui a boycotté ma carrière internationale et a empêché ma musique d'être diffusée au plus grand nombre... Depuis j'ai fait six albums en progressant à chaque fois mais on dirait que cette histoire me suit toujours, comme si ils ne voyaient pas que je n'en suis plus là depuis longtemps...
D'ailleurs sur cet album tu fait même du Hip Hop !
Je fais toujours du reggae et du dancehall pour mon public mais aussi des choses nouvelles comme ce morceau avec Beres Hammond et le rappeur Fat Joe sur une rythmique de Dre. Dr Dre est vraiment talentueux, je l'ai rencontré en même temps que Fat Joe et Big Punisher - paix à son âme - C'est DJ Khaled de Miami qui nous a présenté il y a quelques années et depuis on a gardé le contact et ça a donné ce morceau. J'adore Fat Joe, il est hardcore mais tu ne peux pas juger les gens par les paroles de leurs chansons... C'est vraiment un bon gars, j'ai passé d'excellents moments avec lui et le Terror Squad, ils sont incroyables ! Fat Joe a su s'adapter, pour l'occasion il a surveillé son langage (rires) Je connais bien Beres, j'ai déjà enregistré pour son label et nous avons fait la meilleur chanson de l'année 99 ensemble "Pull it up now"... On ne fait pas de la musique pour avoir des grammys avec mais pour faire plaisir au gens avec des vibes positives... Tu n'a qu'une seule carrière et donc pas de temps à perdre, il faut donner le bon exemple et communiquer ton savoir. J'ai moi même appris à Spragga Benz l'art de toaster et faire des chansons quand il venait me voir jouer en sound system à mes débuts dans La Benz Crew...Je vois des gens comme Tiken Jah Fakoly, Daddy Nuttea ou Djamatik, c'est toujours un plaisir de voir que notre musique est maintenant internationale... J'apprécie également le travail du DJ allemand Gentleman. Pour tous mes fans français, je serais en tournée chez vous entre juin et juillet ! Alors, si vous voulez chanter mes chansons avec moi écoutez bien le nouvel album "Friends for life"... Rastafary live!




