Interview with Derrick Morgan
Derrick Morgan est une légende vivante de la musique jamaïcaine qui a vu défiler les différents courants musicaux de l'île et influencé des artistes tels que Jimmy Cliff, Bob Marley ou Garnett Silk !. Seul artiste à avoir occupé simultanément les sept premières place du Top Ten jamaïcain (Bounty et Capelton ont encore du travail !), il mérite amplement son titre de Roi du Ska décerné depuis longtemps par ses innombrables fans. Aujourd'hui aveugle et âgé de 63 ans, il continue de se produire aux quatre coins du monde et le label anglais RetroReggae lui consacre un double album intitulé "Do the Ben Beng" réunissant ses plus grands hits... Marching Forward!
Tu as percé très jeune en Jamaïque à une époque où il n'y avait pas beaucoup d'artistes locaux...
J'ai toujours aimé chanter, dés 1957 alors âgé de 17 ans je me suis présenté à un tremplin pour nouveaux chanteurs qui s'appelait le John Vere Opportunity Hour Show. Ce soir là, j'étais en compétition avec beaucoup d'autres prétendants dont Eric Morris, Hortense Ellis, Jackie Edwards ou Owen Gray. Lorsque mon tour est venu j'ai chanté des reprises de Little Richards comme "Jenny Jenny" et "Long Tall Sally" et le public a apprécié. Suite à cette victoire, ma carrière a démarré de suite car Bim et Bam (deux comédiens très populaires à l'époque sur l'île) étaient dans la salle et ils m'ont embauché pour tourner avec eux jusqu'en 1959. J'étais alors connu sous le nom de Little Richie en référence a mes imitations de Little Richards et Roland Alphonso faisait aussi ses débuts en tant que membre du backing band. Ce n'est que plus tard que j'ai adopté mon vrai nom comme nom de scène : Derrick Morgan.
Il n'y avait pas beaucoup d'artistes jamaïcains qui enregistraient à l'époque...
C'est vrai mais dés 1959, j'ai commencé à entendre à entendre à la radio des chansons de Higgs & Wilson, Jackie edwards et Owen Gray. J'ai voulu en savoir plus, car à l'époque il était plutôt inhabituel de voir des artistes jamaïcains enregistrer. Mais, aucun de ces chanteurs ne voulait me dire comment faire pour passer à la radio. C'est alors, qu'un ami m'a parlé de Duke Reid qui auditionnait des artistes pour son label Treasure Isle, je suis donc allé voir le Duke et j'ai chanté pour lui "My Love Is Gone" et "Lover boy" qui lui ont tout de suite plu. Je suis revenu pour les enregistrer mais il ne les a pas sorti de suite préférant les jouer uniquement en acétate sur son sound system qui était alors en compétition avec celui de Coxsone Dodd. Ma notoriété doit beaucoup au travail de promotion des sounds : le sélecteur de King Edwards a rendu célèbre le morceau "Lover Boy" en le jouant tous les soirs dans Spanish Town Road, du coup on a rebaptisé ce morceau "S Corner Rock" ! Mais Duke ne sortait pas mes morceaux dans le commerce et donc je ne passais pas à la radio...J'ai alors entendu parler de Little Wonder qui faisait des auditions, je suis allé le voir et on a enregistré "Eh You Fatman" qui a en fait été mon premier single commercialisé sur le label Highlight avant même mes productions pour Duke Reid...
On dit que Duke Reid était souvent armé et qu'il n'y allait pas toujours de main morte avec ses artistes...
Oui, c'est exact... Le Duke était un ancien policier et il s'entourait d'un paquet de bad boys pour régler ses problèmes... D'ailleurs, quand il a entendu le morceau "Fatman", il a de suite envoyé une équipe constituée de Pompadoo, le père du célèbre Busby, Donkey Blind et d'autres bad boys qui m'ont dit que le Duke voulait me voir de suite ou alors... Je les ai suivis et une fois à la boutique, Duke Reid m'a fait comprendre que je n'avais pas à enregistrer pour quelqu'un d'autre que lui... Il m'a dit "A partir de maintenant tu ne quittera plus de ce studio !" et je me suis remis à enregistrer pour lui... En fait, la popularité de "Fatman" a obligé le Duke à sortir mes morceaux. Tout ça ne m'a pas empêché d'enregistrer "Leave Earth" pour Coxsone à la même époque (rires)... Certes, Coxsone était le concurrent direct de Duke Reid mais ce n'était pas un gros problème pour ce dernier car il pouvait jouer plus de Derrick Morgan exclusifs que quiconque !
Tu as souvent enregistrer en duo avec des femmes, la plus célèbre étant Patsy Millicent Dodd...
Patsy...C'est la mère de Patsy qui nous a présenté car elle appréciait beaucoup mes chansons. Elle m'a présenté sa fille car elle la trouvait douée pour le chant, et elle avait bien raison ! On a de suite écrit "Love not to brag" dans son salon et je l'ai alors emmenée chez Treasure Isle. En entendant la chanson le Duke s'est écrié "Yes, That's it!". Notre duo Patsy & Derrick était le premier duo femme/homme de Jamaïque ! De par ma notoriété j'ai chanté avec beaucoup de partenaires féminines dont ma propre soeur Pauline, beaucoup de jeunes filles venaient me trouver pour chanter avec moi mais Patsy était de loin la plus rapide et la plus douée d'entre elles.
Vous avez également collaboré avec Prince Buster...
En 1960, j'ai rencontré Prince Buster pour qui j'ai enregistré "Me Lulu" et "Shake a leg" qui on vite décollé dans les charts. Nous avons aussi collaboré sur le classique "They got to go" que j'ai écrit avec Prince Buster. En fait, c 'était Duke qui finançait les premières sessions de Prince Buster dans le but de l'émanciper de Coxsone Dodd pour qui Prince travaillait à l'époque. En échange le Prince devait donner une chanson par jour de session au Duke, il lui a ainsi donné "Let jah Do it" de Rico Rodriguez... un seul titre sur treize hits enregistré ce jour-là sous la direction de Buster! Buster pensait que le morceau de Rico était le moins bon du lot et il est devenu numéro un, tu peux imaginer la qualité des autres !
Vous avez également collaboré avec le label Beverley's du sino-jamïcain Lesli Kong...
J'ai commencé à travailler avec lui sans même le connaître ! Un jour en 1961, un jeune homme du nom de Jimmy Cliff est venu à ma rencontre. Il venait d'arriver de sa campagne natale et cherchait du travail. Il s'était présenté au restaurant de Leslie Kong et avait composé un chanson basée sur le nom de l'endroit "Dearest Beverley". Leslie lui avait dit de venir me trouver et de chanter pour avoir mon avis mais je ne connaissais pas Leslie Kong ! J'ai tout de même auditionné Jimmy Cliff et ayant passé le test avec succès, il m'a emmené chez Leslie Kong pour qui je me suis mis à enregistrer de suite tout en faisant l'apprentissage de Jimmy. Mes premiers enregistrement pour son label furent "Be Still" et "Sunday Monday". J'ai aidé Jimmy à écrire et arranger "Hurricane Hattie" et "The Lion" qui sont ses premiers enregistrements. J'y suis resté un moment car Leslie Kong payait mieux que quiconque, même si son label n'était pas aussi important que ceux de Dodd ou Reid. J'ai auditionné beaucoup d'artistes pour Leslie par la suite, j'ai notamment renvoyé Toots Hibbert, il était venu sans les Maytals et m'avait joué une chanson faible à la guitare... Je lui ai dit de retourner travailler son chant ! J'ai détecté le talent de Desmond Dekker mais on l'a fait travailler pendant deux ans avant de le faire enregistrer en solo. Pendant ce temps là il faisait surtout des harmonies pour moi... En 1962, j'étais numéro un dans les charts de l'île mais aussi numéro deux, trois, quatre, cinq, six et sept en simultané ! Personne n'a renouvelé cette exploit depuis !
C'est aussi à cette époque que vous avez rencontré Bob Marley...
Oui, c'était en Février1962 à Charles Street... Une de mes petites amies Patricia Stewart , du duo Derrick & Pat, m'a présentée Bob et m'a demandé de l'aider à faire ses premiers pas dans la musique... je ne le connaissais pas bien mais je lui ai dit de passer au restaurant de Leslie pour une audition. Si je me souviens bien, c'est Jimmy Cliff qui a ramené Bob là-bas ce jour-là. Il nous a chanté "One Cup of Coffee" et "Judge Not", Leslie a apprécié et il a enregistré les deux morceaux. De mon côté, j'étais sur le point de partir pour l'Angleterre car j'avais signé un deal avec Melodisc (le futur label Blue Beat) à travers Prince Buster. On a donc organisé un tournée d'adieu de trois dates sur l'île et j'ai embauché Bob pour deux d'entre elles. Pour lui, c'était une occasion en or de se faire connaître car à l'époque il était franchement meilleur danseur que chanteur (rires) ! On lui a appris à utiliser sa voix au mieux et on a l'a fait répéter pour le premier show à Montego bay mais lorsqu'il a entonné "One Cup of Coffe" le public l'a sifflé de suite ! Il a continué malgré tout et a enchaîné directement "Judge not", le public a pris les paroles "Fait ton propre procès avant de juger ton prochain " comme une réponse de Bob et l'endroit a soudain pris feu comme jamais auparavant ! Je me souviendrai toujours de ce soir là...
Comment s'est effectué la transition entre Prince Buster et Leslie Kong
Quand je suis passé chez Leslie, Buster a mal digéré mon départ. En 1962, année de l'indépendance de la Jamaïque, j'ai enregistré "Forward March" pour Leslie qui était numéro un aux charts ! Headley Benett faisait un solo sur le morceau qui ressemblait beaucoup trop, de l'avis de Prince, à celui de Lester Sterling sur son propre morceau "They got to come"... Tout est parti de là ! Prince a alors écrit la chanson "Black Head Chiney Man" qui m'étais dirigée et qui m'accusait de voler ses idées pour les donner au "chinois à tête de noir" (Ndlr. référence aux origines métissées de Leslie Kong). Un ami est venu me trouver à Beverley's, il m'a répété ces même paroles qu'il avait entendu Prince chanter la veille en studio. J'ai alors écris "Blazing Fire" en réponse à son attaque avec une introduction en chinois qui disait "Tais toi imbécile" ! Il m'a répondu à nouveau et le jeu s'est poursuivi. J'ai fait "Ruddies don't fear" et il a fait "Judge Dread" où il condamnait les ruddies à des peines démesurées. J'ai fait "I'm the Ruler" et il a fait "Walking Down Orange Street" où il disait que ma suprématie se limitait à Orange Street (la rue du restaurant Beverley)...La tension montait àchaque nouveau 45 tours...
C'était en fait le premier clash d'artistes par voie de singles opposés...
En effet, mais la situation a commencé à se dégrader car la dispute s'est étendue à nos fans respectifs qui ne pouvait plus se croiser en soirée sans se battre à chaque fois... Prince et moi avons alors été contactés par le gouvernement qui nous a sommés de trouver une solution à notre querelle. Nous sommes donc tous deux allés voir le journal "The Gleaner" (le plus gros quotidien jamaïcain à l'époque) et nous avons pris des photos où on se serrait la main ainsi qu'une interview commune pour ramener la paix entre nos fans... C'était la première fois qu'on voyait deux chanteurs se réconcilier en première page d'un journal ! Mais nos affrontements n'ont vraiment pris fin que peu après... Je venais de sortir un morceau intitulé "Don't call me daddy" (trad : Ne m'appelle pas papa)et j'ai appris par un de mes espions que Buster préparait un morceau intitulé "Derrick affe your baby" (trad : Derrick c'est ton bébé !)... J'étais stupéfait car c'était la première fois qu'on citait directement un prénom dans une chanson. Malgré toutes nos attaques, aucun de nous deux n'avait jamais cité l'autre directement dans ses textes... Je me suis rendu chez Prince et je lui ai dit "OK, si tu veux sortir ce morceau qui cite mon nom, je vais également écrire un texte contenant le tien", je lui ai alors chanté ce que j'avais en tête "Pendant que tu es avec C (initiale de la maîtresse de Buster), j'étais avec B (Blossom la femme de Buster) et tout tes enfants portent la marque du Black Head Chiney !"... Il a tout de suite abandonné l'idée de sortir son morceau et ne m'a plus attaqué par la suite (rires !)...
Cette notion de violence verbale ou physique semble avoir existé depuis toujours dans la musique de l'île...
Oui, le clash fait partie des traditions les plus solidement ancrées sur l'île. Les histoires de bad boys ne sont pas nouvelles non plus... La thématique des ruddies était déjà en vogue dans les années 60... J'ai moi-même fait des chansons pro-ruddies, comme Bob d'ailleurs ! D'autres, comme Alton Ellis chantait contre avec "Cry Tuff", Prince aussi avec "Judge Dread" et même Desmond Dekker avait son "Rude boy pon probation". En 1963, un rudie du nom de Busby, connu pour être un des plus dangereux bad boy de Kingston, est venu me trouver et m'a demandé d'enregistrer une chanson pour lui qu'il pourrait jouer en acétate aux soirées... J'ai d'abord écris "Cool off Rudie", un texte anti ruddie que j'ai enregistré chez Coxsone et qu'il n'a pas vraiment apprécié (rires). Au même moment mon contrat se terminait avec Buster et j'ai pu réenregistrer pour Leslie Kong , ça a donné "Rudie no fears"...J'ai donné la chanson sur acétate à Busby le vendredi soir et le samedi j'ai appris qu'il était mort ! En fait, il avait passé son morceau en soirée et l'appréciait tellement qu'il s'est mis a casser des bouteilles puis à arroser la foule avec de la bière, dans le tas il y avait un groupe de jeunes filles en robes de soirée... Il s'agissait en fait des femmes des Spanglers, un gang de Kingston, ils l'on retrouvé le lendemain et lui on mis une balle dans la tête en pleine rue ! Les artistes n'aimaient pas trop les bad boys ni les dance crashers mais il fallait faire avec car la police n'était pas vraiment sympathique non plus... Il y avait ce chef de police du nom de Joe Williams qui adorait venir stopper nos soirées avec ses hommes, c'était surtout eux les vrais "dance crashers" !
En plus de ta carrière d'artiste, tu es également producteur...
Oui, je produis depuis 1967, j'ai appelé mon label "Hop" mais ce nom n'a rien a voir avec mon hit "Moon Hop". En fait, à l'époque j'étais un fin buveur de Red Strip et le nom faisait référence aux feuilles de houblon utilisées dans la bière (Ndlr : Houblon/Hop en anglais). Sur ce label, j'ai tout d'abord fait des chansons comme "Don't change" ou "Give me loving" avec les Black Breddas. "Conquering Ruler" a été un de mes premier succès sur "Hop" ainsi que mes duos avec Lloyd Robinson et Devon Russell. C'est aussi moi qui ait produit en 1972 l'hymne de campagne du PNP "Let the power fall on I", qui fut le premier numéro un aux charts de Max Romeo ! La chanson existait déjà avant la campagne et c'est Vincent Chin de Randy's ( rebapatisé VP ) qui l'a proposé au PNP, au même moment Bunny Lee avait placé "Better Must Come" de Delroy Wilson... Les deux titres ont été retenus, ils étaient de la même écurie en fait car Bunny Lee est mon beau frère ! Je n'aime pas trop la politique et tout ce qui s'en rapproche, mais l'occasion de diffuser notre musique était trop belle pour la rater... Depuis j'ai produit beaucoup de nouveaux talents dont Tony Rebel et le regretté Garnett Silk. Ils étaient venu me trouver à leur débuts et j'ai accepté de les enregistrer en duo car j'ai vu le talent de Garnett et Tony, la plupart des morceaux issus de ces sessions sont rééditées sur le label américain Heartbeat.
Quels sont tes projets après plus de 45 ans dans cette musique ?
En plus de la réédition de mon catalogue, je continue d'enregistrer de temps à autres. Avec Alton Ellis, Dennis Alcapone, Owen Gray et quelques autres vétérans, j'ai enregistré en 2001 pour l'album "Heroes of Kingston" (Distribué par Socadisc/Fair Play en France) qui propose de nouveaux morceaux dont "Ska Train" et "King of Ska" histoire de rappeler aux gens qui est le roi du Ska ! Je viens aussi d'enregistrer en 2002 pour la série du label Top Secret à Londres avec Beenie Man et Gringo sur une rythmique ska modernisée par Ansell Collins (Auteur du méga hit Double Barrell avec Dave Barker) qui devrait bientôt sortir... Je ne suis plus tout jeune et j'ai perdu la vue mais, crois moi, je suis encore là pour un moment !
DISCOGRAPHIE SELECTIVE:
- DERRICK MORGAN "Best of Derrick Morgan (Beverley's, JA)
- DERRICK MORGAN "Forward March" (Island, UK)
- DERRICK MORGAN "Tougher Than Tough" (Roir Records, US)
- DERRICK MORGAN "I am the Ruler" (Trojan, UK)
- DERRICK MORGAN "Seven Letters" (Trojan, UK)
- DERRICK MORGAN "Do the Beng Beng" (Reggae Retro, UK)




