Interview with Junior Reid
Depuis son hit international "One Blood" (plus de 2 millions d'exemplaires vendus) Junior Reid, non content de figurer parmi les chanteurs les plus respectés de Jamaïque, enchaîne les collaborations avec des groupes aussi variés que Poor Righteous Teachers, Bustha Rhymes, Guru ou le Wu Tang Clan. Indépendant farouche, volontairement hors-circuit du système des "majors", l'ex-leader de Black Uhuru (1985-88) continue de construire sa carrière avec une détermination sans failles. Interview d'un des tout premiers artistes Bobo Dread...
Beaucoup de gens connaissent Black Uhuru, peu d'entre eux connaissent la carrière solo de Junior "One Blood" Reid...
JR - Ma carrière solo a pourtant débutée bien avant que j'intègre Black Uhuru... J'ai grandi à Waterhouse, Kingston 11 (Delroy Reid, né à Kingston en 1965) à quelques enjambées du studio du regretté King Tubby. Dés mon plus jeune âge je voyais défiler tous ces artistes et producteurs qui allaient et venaient s'en arrêt, ils passaient tous devant ma porte pour se rendre chez Tubby's ! J'habitais avec mon frère et ma cousine chez ma grand-mère, elle chantait souvent des chansons et utilisait beaucoup de proverbes, paix à son âme. C'est elle qui a inspiré mon premier morceau "Speak the truth"... il arrivait que des choses disparaissaient dans la maison, alors elle nous convoquait pour nous interroger...Comme tout le monde se déclarait innocent, elle nous disait "Dites la vérité, et dites la pour toujours" ("Speak the truth & speak it forever"), c'est exactement les paroles que j'ai repris pour constituer la base de ma chanson et c'est Hugh Mundell qui l'a produit sur le label d'Augustus Pablo "Rockers"...Yes, c'est Pablo en personne qui a enregistré ma première démo ! Comme le label " Munrock " n'existait pas encore, Mundell l'a sorti sur "Rockers"... Mundell était le disciple de Pablo et j'étais le disciple numéro1 de Mundell. J'ai rencontré Mundell pour la première fois à Waterhouse puis on s'est perdu de vue. Un jour, j'ai vu passer Locksley Castell (Ndlr : auteur du hit "What a great Day") avec un disque sous le bras, il revenait de chez Pablo et m'a dit que Mundell y travaillait également... C'est comme ça que je l'ai retrouvé à Gardentown chez Pablo! On dit que le premier morceau qu'enregistre un artiste et révélateur de sa personnalité...Parfois l'industrie musicale essaie de te changer pour te rendre plus commercial, du coup ils te rendent incohérent! J'ai commencé par enregistrer du roots reggae et c'est ce que je ferais jusqu'à mon dernier souffle ! Je n'avais que 14 ans lors de mon premier enregistrement mais j'avais fait mes classes dans plusieurs sound systems de Kingston comme StudioMix, Gemini ou Mellow Vibes... Après "Speak the truth", il y a eu "Know Myself" sur la face B de "Pop no style" de Hugh Mundell sorti par Greensleeves...J'ai fait quelques morceaux sur Negus Roots comme "If I" et "Sista Dawn" en tant que Junior Reid... Ensuite Negus m'a présenté ses amis Sammy Progress et Terry Progress, ensemble on a enregistré l'album "Voice of Progress". C'était ma première expérience en groupe et ça n'a pas vraiment duré... J'ai repris ma carrière solo avec "Junior Nature" produit par Sugar Minott que je connaissais de Waterhouse, c'est aussi avec Sugar que j'ai co-produit mon premier hit international "Foreign Mind"... Big dancehall hit !! Ma période chez Youth Promotion (Ndlr : Label et Sound de Sugar) m'a permis de me perfectionner aux côtés d'autres chanteurs talentueux comme Yami Bolo, Nitty Gritty ou Tenor Saw... D'ailleurs Tenor Saw m'a piqué pas mal de mélodies que je faisais en sound avec Youth Promotion à l'époque... Yeah ! Tenor Saw et Yami Bolo était un peu mes disciples chez Sugar !!
Tu étais toi même le disciple de Mundell...
JR - Hugh Mundell m'a beaucoup influencé, c'était un grand vocaliste et il m'emmenait souvent méditer avec lui dans la montagne, on fumait le Chalice et on raisonnait ensemble, il y a avait vraiment une vibe entre nous... En fait, je le suivais partout... Sa mort m'a beaucoup affecté et il me manquera toujours... J'étais à ses côtés quand il est mort, yunno... Une balle m'a pris mon ami, comme ça !! En plein Grandspen à Kingston, en plein jour! Un gars avait cambriolé Mundell, le voisin l'a vu et l'a dénoncé, on est donc allé emmener le coupable au commissariat... Quelques jours plus tard, on était en voiture et le frère du voleur est venu nous voir pour nous demander de retirer la plainte, Mundell lui a dit que son frère serait libre dès que les affaires volées seraient revenues chez lui... Le gars n'a pas répondu mais il a sorti son flingue et a commencé à tirer, il a mis une balle en pleine tête à mon ami et le conducteur a planté la voiture dans un mur... J'ai dû sortir de la voiture et m'enfuir en courant pour ne pas mourir ce jour là ! Mundell n'est plus, mais sa musique demeure... Tu sais, beaucoup de gens croient même que c'est un nouvel artiste à cause des rééditions de son catalogue par Jet Star et d'autres...
Grâce à JR Studios tu es complètement indépendant...
JR - Yes, Tubby's et Sugar m'ont inspirés dans l'idée qu'il faut avoir son propre studio pour être indépendant, j'ai donc mis en place J.R Studios, le J c'est pour Jah et Junior et R c'est pour le Right et Reid, Seen... JR Studios a pour vocation de permettre à de jeunes artistes de faire leur premier pas en studio et crois moi en Jamaïque c'est un beau cadeau... Je me souviens encore de mon premier passage en studio, j'étais totalement paumé car je ne connaissais rien au son et je n'avais jamais rien vu de tel avant. JR Studios est une sort d'école d'où les artistes sortent prêt à affronter le monde : regarde Jah Mason, il a commencé chez JR sous le nom de Perry Mason avant même qu'il n'ait de dreadlocks sur la tête ! Je suis le premier a avoir produit un 45 de Jah Mason, depuis il fréquente les grands studios et il a trouvé sa voie avec la confiance acquise chez JR...
Le label JR a produit des artistes très variés depuis ses débuts...
JR - La première signature du Label fut Black Uhuru, car à l'époque où je les ai rejoins (Ndlr : 1989/90 suite au départ de Michael Rose) il n'y avait plus de deal avec les majors, du coup "Let us pray", "Nah get rich & switch" et "Pain on the poorman brain" sont d'abord sortis sur JR ! Barrington Levy a été le premier artiste autre que Black Uhuru ou moi-même sur le label avec "Nah Go Settle Down". Mon premier morceau solo sur JR fut "Married Life", c'était une réflexion autour de Black Uhuru ... Certains membres du groupe ce venaient de se marier et la vibe du groupe n'a plus été la même...Attention, Je n'ai rien contre le mariage, c'est un truc sérieux mais tout le monde ne se marie pas pour les mêmes raisons... Ce sont des histoires entre les femmes des uns et autres qui nous ont séparés, pareil que pour Bob et les Wailers, Toots et les Maytals et d'autres... Mais, il n'y a pas que le mariage qui fait ça, il a aussi la politique tu sais...
Tu veux dire la politique de partis tels que le JLP et PNP ?
JR - Non, quand je parle de la politique je ne parle pas des partis jamaïcains mais du gouvernement caché de la musique... En Jamaïque, il y a un homme qui dirige toute l'industrie musicale et cet homme n'aime pas voir les artistes s'unir, il sait comment détruire ces groupes porte parole du peuple... Après t'avoir bien affamé, il te donnera du travail tous les jours en solo afin de rendre jaloux tes partenaires, jusqu'à ce que le groupe explose et qu'il ne reste rien... Cet homme, certain le nomme "White Well", moi je l'appelle "WorseWell" (Chris Blackwell, ex boss de Island) car il fait toujours empirer les choses... Dans mon cas, il a fait courir la rumeur que je ne pouvais pas avoir de visa, on m'a refusé mon visa et plus personne ne voulait me faire tourner avec Black Uhuru... Il m'a bloqué en Jamaïque et j'ai dû recommencer ma carrière solo : c'est là que j'ai enregistré "One Blood" mon plus grand hit à ce jour... Il n'a rien pu faire contre ça, j'ai commencé à construire un vrai Lionlogue pas un catalogue, seen ! Alors ils sont revenus me voir pour me signer à nouveau, il me faisait miroiter la big life mais en fait tout n'était que Lowlife et Slowlife donc je leur ai dit non, dorénavant je ne signe plus que chez JR ! Man a free man inna Robe & Turban ! Fini car à présent : any well must be Emmanuel ! Quand j'ai mis mon turban et ma robe, tous les jeunes de Jamaïque m'ont suivis sur les traces de Prince Emmanuel...
Tu es un des premiers chanteurs à s'être déclaré ouvertement Bobo Dread...
JR - Emmanuel est mon père spirituel, j'ai été inspiré par son esprit qui m'a mené à Bobohill un jour où je marchais sans but je me suis retouvé à BullBay (ancien emplacement du bobocamp)... C'est là que j'ai écris "Listen to voices", Emmanuel parle à travers moi, je ne l'ai jamais rencontré directement mais il se manifeste à travers tous les hommes droits et honnêtes...C'est pour ça que dans "One Blood" je dis que tu sois bobo ou nyahbinghi, orthodoxe ou dreadlocks il n'y a qu'un seul sang... C'est pourtant chez les Bobos que j'ai trouvé le plus d'amour, Rasta love, Selassie Love & Emmanuel Love... On raconte beaucoup de choses sur les bobos, par exemple on dit qu'il n'y a pas de musique autre que les tambours ce qui est faux, Bobo joue du tambour pendant les cérémonies du Sabbath mais cela ne l'empêche pas d'écouter la radio, yunno... Emmmanuel lui-même disait qu'il fallait rester alerte pour ne pas rater l'appel du Tout Puissant !! JR est un bureau Bobo, nous orientons toujours les gens vers Bobohill car c'est là que se trouve le camp d'Emmanuel et la maison d'Emmanuel... On me parle de Judgement Yard ou de David House mais moi je ne connais que Emmanuel Camp pour trouver les vrais Bobo dreads!
Tu es connu en tant que Cross Over artiste...
JR - Yunno, ma première entrée dans les charts UK (Ndlr : en dehors du "Great Robbery" de Black Uhuru) était un morceau avec les anglais de ColdCut en 1988 avec "Stop this crazy thing", 19ème dans les charts UK alors le cross over j'aime ça ! Pour ce morceau, c'est Georges Michael qui est venu me trouver à son concert d'adieu pour la fin du groupe " Wham "à Wembley ! Il m'a vu jouer et m'a proposé plein d'argent pour travailler avec lui sur un projet sans Black Uhuru... J'ai accepté et ça a donné "Stop this", cette aventure a contribué à m'éloigner de Black Uhuru... J'ai ensuite fait un autre hit avec un group de Rock indépendant appelé "Soup Dragons" (Ndlr : sorti en 1990) sur un cover des Rolling Stones "I'm Free", j'ai ajouté mes propres lyrics sur la version des Stones car je suis un original singer. Toshiba a ensuite repris ce morceau pour une de ses campagnes de publicité, il a atteint la 4e place dans les charts UK ... J'ai également fait un morceau avec les Ragga Twins de Londres qui a bien fonctionné...
Ton style semble bien s'adapter au rap, de quand date ton premier featuring ?
JR - Mon premier morceau rap s'est fait avec les Poor Righteous Teachers aux USA, "Jailhouse/Dreadful day" est sorti sur leur LP et j'en garde un bon souvenir. J'ai ensuite travaillé avec Busta Rhymes sur un morceau en featuring avec Bounty Killer intitulé "Change like the Weather" sorti sur l'album My Xperience de Bounty. Après ça beaucoup de gens m'ont contacté pour faire des featurings : Je m'entends très bien avec Guru qui est un youth positif, j'ai enregistré "Mashing up the world" pour son album "Guru's Jazzmataaz" et j'aimerais retravailler avec lui, c'est un gars qui dit ce qu'il pense tout haut et ça me plait ! J'apprécie beaucoup le Wu Tang Clan pour leur esprit de famille, j'ai posé 2 morceaux sur leur Double album "The W" : "Jah World" et "One Blood"... J'ai également posé pour l'album de RZA/Bobby Digital et il a été disque d'or ! On garde le link avec le Wu Tang et dés que je passe au USA je vais au 36 Chambers saluer mes frères : my man RZA, Raekwon, Method man, Masta Killah... Yeah man, tout le clan check Junior Reid ! Je n'ai pas de problème avec leur propos et leur way of life, j'ai mes règles et ils sont tenus de les respecter surtout lorsqu'ils font des remixes en mon absence... RZA sait ce qu'il peut faire et ne pas faire, du coup ça ne pose pas de problème de travailler avec le Clan... Si il veulent plus d'amour rasta dans leur rap je serais toujours là !
Du nouveau sur le label JR pour 2002...
JR - Après l'album "Emmanuel Calling" auto-produit par JR label, je prépare un nouvel album intitulé "Rasta Government", le concept repose sur une incitation à l'indépendance et la solidarité pour mettre hors circuit le gouvernement babylonien qui dirige le monde... Mon gouvernement rasta n'a rien a voir avec le parti que Bunny Wailer voulait créer à une certaine époque. Je le vois comme un rassemblement spirituel afin de se libérer de l'esclavage mental de babylone, tout homme droit et honnête fait automatiquement parti de mon rasta Government ! Beaucoup chante l'amour et l'unité mais ne connaisse ni l'un ni l'autre, Bobo vient ramener l'amour dans la musique...Chaque artiste doit donner l'exemple car on le regarde...
On te voit moins tourner qu'auparavant...
JR - Je suis un homme libre et indépendant, tu ne me vois plus dans certains endroits car je ne suis pas signé donc pas de tournée pour moi... Black Uhuru a refait des dates mais ils sont allé prendre un nouveau chanteur qu'ils peuvent contrôler à leur guise...Je reviens juste d'Afrique, j'étais en Gambie le mois dernier où j'ai donné plusieurs concerts, la tournée devait commencer au Sénégal mais la date prévue à été annulée... C'était mon premier séjour en Afrique, malgré toute la popularité de Black Uhuru je n'avais jamais été là-bas ! Le seul agent qui a pu m'emmener là-bas c'est JR agent ! J'ai joué là-bas avec Anthony B dans le Stade National devant le Président Gambien, Ifficial yunno ! A travers ce voyage j'ai compris beaucoup de choses sur Mama Africa et la réalité là-bas, j'ai compris qu'il y a avait beaucoup de travail pour nous en Afrique et que je devrais bientôt retourner là-bas pour lancer une antenne de JR Studio... Mon premier message car je ne donne pas de dernier message est "Do the R, do the Right & Keep the Sabbath Day Holy ! "... One Blood !




