Interview de Prince Hammer
Avec la récente sortie de "Rastafari Bible", compilation de vieux morceaux enregistrés en Jamaïque entre 76 et 82 (et réédités sur le label Patate Records), Prince Hammer, DJ vétéran désormais installé en Angleterre, sort enfin sa tête des oubliettes de l'histoire. Interview d'un ancien acteur du film culte "Rockers".
Tu dois ton premier passage en studio en 1975 à Glen Brown...
PH - True, Glen Brown et moi appartenions à la même communauté à Kingston, il y avait pas mal de sound-systems à l'époque. J'allais souvent en sound, je donnais un coup de main pour transporter les enceintes et le matériel à la fin de la soirée... A force, on a fini par me passer le micro ! Mon style était très influencé par les stars de l'époque : U Roy, Jah Stitch, I Roy, Big Youth... Je leur dois tout car ce sont eux qui m'ont donné envie de chanter. C'est suite à un show aux côtés de mon ami Clancy Eccles au Getty Theatre de Kingston que ma carrière a vraiment décollé. En fait, ce n'est pas Glen Brown qui est venu me voir pour aller en studio mais l'inverse ! Je voulais enregistrer deux chansons - "Sugar down there" et "Tel Aviv Rock" - et je lui ai demandé s'il voulait bien les produire... Il a dit OK et m'a alors emmené chez King Tubby's ! Je connaissais le King bien avant qu'il ne construise son studio, car Tubby's a commencé dans le sud de Kingston, du côté de Last Street, ce n'est que plus tard qu'il est parti s'installer à Waterhouse...
Par la suite, tu as également enregistré pour Joe Gibbs...
PH - A l'époque, pour un chanteur, le but était de multiplier les auditions afin d'avoir le plus de chances possible d'enregistrer... Du coup, on se retrouvait souvent nombreux à attendre devant les studios qu'un producteur veuille bien écouter ce qu'on avait en tête ! Devant chez Joe Gibbs, il y avait toujours beaucoup de monde : des gens comme Dennis Brown ou Jacob Miller par exemple. Je passais souvent voir Gibbs mais il n'avait jamais de travail pour moi ! Un jour, fatigué d'attendre, je suis allé en studio et j'ai enregistré, à mes frais, sur un cut du "Please be true" riddim : le morceau "Dreadlocks Ting" ! Dans le studio c'était la folie, tout le monde aimait le morceau et ne parlait que de ça... A la fin de la journée, je croise Errol Thompson - qui n'était autre que l'ingénieur de Joe Gibbs - et il me dit : "j'adore ta chanson et je veux la sortir !"... Tout ce temps passé devant ton studio à attendre en vain que tu t'intéresses à moi et voilà que j'enregistre un morceau à mes frais et tu voudrais le sortir sur ton label ? Tiens, prend le (rires) ! L'occasion était trop belle et Joe Gibbs était un des deux plus gros labels du moment : ça ne se refuse pas ! Ce genre d'histoire arrivait souvent à l'époque, j'ai moi-même découvert Sylford Walker mais c'est Joe Gibbs qui l'a lancé en sortant ses premiers singles... Je ne regrette pas mon choix car grâce à ce morceau et d'autres, j'ai pu jouer dans le Stade National de Jamaïque avec Mighty Diamonds, Dillinger, Big Youth, Chalice en 1983...
Ton premier album "Bible", longtemps introuvable, est à nouveau disponible chez Jet Star...
PH - C'est Blacka Morwell des Morwells qui a produit l'album, mais en fait cet album était une commande pour Virgin Frontline... Suite au fameux show du Stade National, un gars de Virgin est venu me trouver pour me signer... A l'époque Virgin avait dans son catalogue toutes les stars du reggae : pour moi c'était comme un rêve ! J'ai demandé à Blacka Morwell de produire l'album, il a immédiatement accepté et nous sommes allés chez King Tubby's dans la foulée... On a enregistré les dix morceaux de l'album en 24 heures ! En 1985, Virgin m'a commandé un autre album... J'ai produit pour mon compte les titres "King of Kings" et "Addis Abbeba", puis j'ai co-produit avec Adrian Sherwood le reste de l'album... C'est également moi qui ai présenté Prince Far I à Adrian Sherwood... Prince Far I était vraiment un ami, on avait même monté une boutique de disques ensemble "Prince & Prince Records" (rires) ! En 1976, on est venu pour la première fois en Angleterre ensemble : Prince Far I, Bim Sherman et moi. Avec Adrian Sherwood on a fait une tournée intitulée "Dub Encounter" qui a vraiment fait un carton. C'est là que j'ai rencontré et joué avec des gens comme les Slits, Les Clash, UB 40 ou Bob Geldoff !
Tu as tourné dans le film culte "Rockers" !
PH - Oui et ce fut une expérience inoubliable... On me parle toujours de ce film, quel que soit l'endroit où je vais ! Les gens attendent une suite, une deuxième partie ! Je me suis retrouvé dans le film par pur hasard... J'habitais un ghetto de West Kingston, là j'ai rencontré Little John, Ranking Toyan, Lee Van Cleef, Clint Eastwood, Dillinger, Trinity, Captain Sinbad... Tous ces artistes habitaient dans le même coin que moi ! On avait l'habitude de traîner ensemble, un jour Little John et Toyan sont venus me chercher pour faire un tour downtown chez Randy's Record. J'étais vraiment bien habillé ce jour-là : costume noir, cravate blanche et chapeau... En arrivant chez Randy's, les producteurs du film étaient là avec Leroy "Horsemouth" Wallace (NDLR. Personnage principal du film et actuel batteur de Pierpoljak) et Dirty Harry... En me voyant entrer, les producteurs ont demandé à Horsemouth : "Qui est-ce ?". Ce à quoi il a répondu : "c'est Prince Hammer, recording artist !" Mon style a vraiment dû leur plaire car dès le lendemain on est allé signer mon contrat ! Ce film est vraiment un bon reflet de ce qu'on vivait à l'époque, on y voit toute l'industrie du disque mais aussi une véritable critique de la société jamaïquaine et comment les rastas essayaient de changer ça à l'époque... En fait, j'avais déjà eu l'occasion de tourner grâce à mon contrat pour Virgin Records, un court métrage intitulé "Don Lett's New Ranking Movie", Don Lett était signé chez Virgin au même moment que moi et il leur a demandé de m'inclure dans le casting...
Dans Rockers on aperçoit également Dr Alimantado - dont Don Lett était un fervent admirateur - tu as toi même enregistré pour lui des titres que l'on retrouve sur l'album "Rastafary Bible" (Patate Records)...
PH - Je connais Tado depuis longtemps, dans les années 70 on distribuait nos disques ensemble en parcourant Kingston avec un petit chariot bourré de 45 tours ! J'ai enregistré quelques morceaux pour lui en 81, on se connaissait bien et pourtant on n'avait encore jamais travaillé ensemble sur des productions... Tado étant un ami ça a été un vrai plaisir d'enregistrer ces morceaux, on en a fait trois dont deux figurent sur l'album sorti par Patate Records. Le troisième demeure inédit à ce jour ! J'ai eu l'occasion d'enregistrer la plupart des DJ qui habitaient mon quartier, j'ai produit des morceaux de Trinity, Dillinger, Lee Van Cleef , Ranking Toyan ou Anthony Johnson... Ces travaux sont réunis sur un album qui n'a jamais été réédité, intitulé "Africa Iron Gate". Je n'ai jamais vraiment arrêté de produire, ces dernières années j'ai enregistré Alton Ellis, Sylvia Tella, Errol Dunkley, Gregory Isaacs, Michael Prophet sur des riddims que j'ai moi-même mis au point pour mon label "Caribbean Flavor" ... Je compte réunir ces singles sur une compilation ultérieurement...
Tu es à l'origine d'un programme de réinsertion par le reggae dans les prisons anglaises...
PH - Yunno... Parfois, la vie vous joue des tours surprenants... Je me suis retrouvé en prison avec rien à faire si ce n'est participer à des programmes de réinsertion afin de garder mon esprit occupé... Il y avait un prof appelé Deadley qui aimait vraiment la musique, on a commencé à travailler sur un projet ensemble... L'idée était de faire comprendre aux gens que les détenus étaient capables de faire quelque chose de positif... On a tous une part d'ange en nous qui ne demande qu'à s'exprimer! On a vite reçu un soutien massif des médias : Times, MTV, BBC, Sun... Ils étaient tous là et grâce à ça le projet a été un vrai succès. On a enregistré un CD vendu au profit de l'Association Britannique d'Aide aux Victimes. Nous avons fait plusieurs shows, et même un concert à l'intérieur de la prison auquel on avait convié 500 personnes de l'extérieur... J'ai chanté une ballade intitulé "Towards" accompagné par l'orchestre Philharmonique de la BBC, les gens pleuraient et criaient de joie ! C'est dans des moments comme ça que tu prends conscience du pouvoir formidable de la musique...




